L’histoire d’Agathe : l’anorexie mentale

Dernière mise à jour: mai 2022
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témoignage

Littéralement, l’anorexie mentale, ou anorexia nervosa, signifie « un manque d’appétit d’origine psychique ».  Ça ne correspond pas tout à fait à la réalité car l’anorexie est en fait un trouble alimentaire. Les personnes qui en souffrent ont faim mais répriment leur besoin à tout prix, de peur de prendre du poids. A force de s’affamer, elles finissent par souffrir d’une insuffisance pondérale extrême, qui entraîne une série de problèmes physiques graves, susceptibles d’entraîner la mort. 

Les patients anorexiques ont souvent une fausse image de leur corps. On ne connaît pas les causes précises de ce trouble alimentaire mais il touche surtout les jeunes femmes. On pense souvent qu’une image négative de soi et un perfectionnisme exagéré constituent les principaux déclencheurs mais ce n’est pas scientifiquement prouvé. Selon une étude effectuée par la Lancaster University en 2016, l’origine de l’anorexie serait radicalement différente : elle serait induite par un défaut du système immunitaire, suite à une infection virale ou bactérielle. 

(source : www.gezondheidsnet.nl)

Nous avons eu envie de savoir ce qui se passe dans la tête d’une personne souffrant d’anorexie et découvrir comment s’opère subitement le déclic qui lui permet de surmonter son problème. Nous avons donc interrogé Agathe, 21 ans, étudiante en communication à Howest. Elle est parvenue à se réconcilier avec elle-même et aborde maintenant l’avenir avec optimisme. Un témoignage courageux et une histoire poignante.

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Comment avez-vous vécu votre trouble alimentaire ?

Comme une période très pénible, durant laquelle j’étais fatiguée, épuisée. J’en retiens surtout le chaos qui avait pris possession de ma tête. Celle-ci livrait un combat à mon corps et à mon entourage. Je culpabilisais par rapport à la nourriture, manger ou ne pas manger, mais aussi envers moi-même et les personnes que j’aime. En fait, le patient anorexique se préoccupe de son avenir et craint d’être en train de se démolir, sans rien pouvoir y faire. 

D’une certaine façon, le contrôle que j’exerçais sur la nourriture (ou son absence) et moi-même me procurait de la satisfaction. Ce contrôle, aussi destructif était-il, est devenu une addiction, comme la manière dont je me faisais du mal. J’avais le sentiment de mériter de souffrir.  

Quand avez-vous réalisé que vous étiez anorexique ?

Il s’est écoulé un certain temps entre la prise de conscience de mes parents et le moment où j’ai été en mesure d’arriver à cette conclusion. J’étais incapable de prendre conscience de mon problème, d’y croire. Nous sommes partis aux sports d’hiver en 2013-2014. Le matin du nouvel an, mes parents se sont inquiétés et me l’ont confié. Ils m’ont dit que mon comportement alimentaire n’était pas normal, que j’avais beaucoup maigri et que je n’allais pas bien. Ils l’avaient remarqué. Je savais que je n’allais pas bien mais ma situation me satisfaisait. En fait, j’avais très peur du changement. Je n’ai donc pas mesuré la gravité de mon état. Mes parents ont alors cherché une thérapie et m’ont envoyée chez une nutritionniste. 

« On ne réalise pas sa situation avant d’arriver au point que sa vie change complètement. »

Je n’en ai pris conscience que quand plus rien n’allait. Nous étions déjà à la mi-mars. J’avais constamment froid, j’étais incapable de me concentrer à l’école, j’étais épuisée. 
Je continuais pourtant à m’user et à me rationner. Je savais que je filais un mauvais coton mais c’était plus fort que moi et je restais enfermée dans cette spirale. 

A ce moment-là, on n’est même plus capable de mettre le doigt sur le problème. On ne réalise pas que ce trouble alimentaire grave vous dicte sa loi. On ne peut pas encore donner un nom à cette maladie et dire : c’est ce trouble alimentaire qui me pousse à faire ça. 

Ce n’est qu’au moment où mes parents et le médecin m’ont dit que je ne pouvais plus aller à l’école que j’ai compris que je souffrais d’anorexie ! J’étais arrivée à un stade où toute ma vie allait changer… 

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Que peuvent faire les proches ?

La plus grande aide qu’on peut recevoir est la plus difficile à prodiguer ! Il est très important d’offrir beaucoup d’amour au bon moment à une personne qui souffre d’anorexie. Un exemple : il est logique qu’à table, les parents insistent pour que leur enfant finisse son assiette. Mais dans ma tête, le chaos était tel que je m’en prenais à ceux qui me faisaient ce genre de remarque. Logiquement, les parents se fâchent, en réaction, mais c’est vraiment la dernière chose à faire. Il y avait déjà tant de conflits dans ma tête que je ne pouvais pas supporter de me disputer avec les autres. 

La meilleure façon de nous aider, pour les parents comme pour d’autres personnes, est donc de rester calme, de ne pas se fâcher, de faire preuve d’une grande patience et de voir, tous ensemble, comment aborder le problème.  

Indépendamment de l’aspect « nourriture », ce qui m’a fait plaisir, c’est que mes parents ont essayé d’entreprendre un maximum d’activités avec moi pendant leurs loisirs. Ils me faisaient sortir, car je restais assise à l’intérieur presque toute la journée, et ils me permettaient ainsi de me changer les idées, même si ce n’était qu’un bref moment. 

Ma mère posait une couverture chauffante sur mon lit, parce que j’avais toujours froid. Elle revenait la débrancher quand je dormais. Ça peut sembler anodin mais pour moi, ce geste était très important. Les attentions de ce genre me touchaient énormément. 

« Il règne un tel chaos dans votre tête qu’on ne peut pas supporter des disputes avec les autres. La meilleure approche est d’offrir beaucoup d’amour au malade et de faire preuve de patience. »

Quant aux amis, il est important qu’ils nous disent que ce que nous faisons n’est pas normal, que nous sommes bel et bien malades et qu’ils en sont peinés. La meilleure chose à faire est d’en parler, d’être franc et d’écouter. 

Quand j’allais encore à l’école, beaucoup de camarades me complimentaient parce que j’avais maigri mais un moment donné, ils ont aussi fait remarquer que mes lèvres étaient bleues.

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Que doivent éviter de dire les amis?

Pendant le processus de guérison, j’ai vraiment mal pris qu’on me dise que j’avais meilleure mine, que j’avais l’air en meilleure santé. Par contre, les compliments sur mes cheveux, mes vêtements ou les accessoires que je portais me faisaient vraiment plaisir. Pourquoi ? Parce que ces compliments ne concernaient pas mon « corps », sur lequel je voulais à tout prix conserver le contrôle… Un ami ou une connaissance doit donc éviter ce thème s’il veut exprimer quelque chose de positif. 

Comment vous en êtes-vous sortie ? Dans votre blog, vous écrivez qu’une nutritionniste a joué un rôle important

Une nutritionniste m’a insufflé courage et m’a offert son aide à chaque consultation. Elle a surveillé l’évolution de mon poids, de mon pourcentage de graisse et de masse musculaire et elle s’est donnée beaucoup de mal à vérifier que mon corps restait en bon état. Nous avons tissé des liens forts. J’ai accepté qu’elle s’occupe de mon « corps » car je savais qu’elle voulait m’aider. Elle ne s’occupait pas de mon trouble mais de moi ! De la personne que j’étais. Donc, je l’autorisais à parler de mon corps. De même, je pouvais parler de tout avec elle: de mon corps mais aussi de mes problèmes, de mes pensées. Elle était toujours disponible quand je traversais une mauvaise passe, toujours prête à m’aider. 

« On sort du monde de survie en se fixant de nouveaux objectifs, pas en termes de poids mais en termes de vie. » 

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Heureusement, je m’en suis sortie mais j’ai quand même traversé une sale passe. Ça m’a encouragée à franchir un premier pas vers la guérison, même si je ne le souhaitais pas encore vraiment. A ce moment-là, mon pouls était descendu à 40, mon IMC à environ 12,5 et ma masse graisseuse n’était même plus mesurable. Je ne parvenais pas à tenir debout plus de cinq minutes et je n’étais plus pleinement consciente de ce qui se passait autour de moi. Je ne me souviens pas du tout de certains moments... 

J’ai été hospitalisée. Pour avoir la permission de sortir, je devais ingurgiter trois flacons de Fortimel (une boisson très riche en nutriments) par jour, en plus du régime alimentaire qui m’était imposé. Ça n’était pas considérable mais ça me semblait gargantuesque. C’était la condition. J’ai essayé et j’ai réussi. 

Ensuite, je me suis fixé un objectif : chaque année, j’allais entreprendre un voyage avec mes parents et mes grands-parents mais je devais atteindre un certain poids pour pouvoir voyager en toute sécurité. Je devais être certaine que mon cœur et d’autres organes n’allaient pas me lâcher. J’ai atteint mes objectifs et j’ai donc pu voyager. Ensuite, je voulais retourner à l’école... Je me suis constamment fixé des objectifs que je voulais à tout prix atteindre. 

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A quoi ressemble la vie après ? Evitez-vous toujours certains aliments ?

La vie qui suit la guérison est très belle : je comprends qu’elle est un cadeau et que je dois en faire quelque chose. Ce que je peux faire et réussir m’insuffle de la reconnaissance. De ce point de vue, la maladie m’a aidée. Elle m’a changée sur le plan humain, m’a rendue plus ouverte. Une fois l’anorexie surmontée, j’ai appris à me connaître, j’ai découvert la fille que je suis vraiment.

Je n’évite plus aucun aliment. Avant de sombrer dans l’anorexie, j’aimais bien manger et j’ai redécouvert ce plaisir. Je ne pèse plus mes portions mais j’écoute mon corps. Si je prends un peu de poids, je sais que je dois faire un peu plus de sport ou bouger. Si je maigris, je dois manger davantage. Je n’ai plus besoin de me peser pour le savoir. Je me regarde dans le miroir ou sur des photos, à moins que je ne le remarque à mes vêtements. L’année dernière, je ne me suis pesée qu’une ou deux fois. Maintenant, je trouve absurde de se focaliser sur un chiffre, un moment, et de lui permettre de déterminer toute une vie. 

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Que conseillez-vous aux personnes souffrant d’un trouble alimentaire ?

On ne peut pas le résoudre seul. Il faut chercher de l’aide et s’entourer de personnes qui vous aiment. Il faut éviter les gens qui vous confèrent un sentiment négatif ou exercent une mauvaise influence. J’ai appris à connaître mes vrais amis pendant ma maladie.

Il faut essayer de reprendre confiance, d’oser se débarrasser de ce trouble alimentaire. L’anorexie peut ressembler à une zone de confort. C’est pour ça qu’elle nous mine tellement. On se retrouve enserré dans un cocon, on n’est plus libre de découvrir et d’entreprendre d’autres choses.

« L’anorexie ne se limite pas au fait de manger ou non, c’est surtout une question d’émotions. » 

Pour guérir, il faut avant tout faire la paix avec soi-même, avec son corps et ce qu’on est. Dans un de mes posts, j’ai d’ailleurs écrit qu’il fallait conclure un pacte entre sa tête et son corps. Si on y parvient, on élimine le détracteur qui nous mine et ça facilite la guérison. 

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Peut-on guérir complètement ?

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Selon moi, oui, mais j’ajouterais ceci : qu’est-ce que ça veut dire, guérir complètement ? Il existe plusieurs réponses à cette question. Je souffre toujours d’une mauvaise image de moi-même, je manque de confiance mais ce n’est pas pour autant un trouble de l’alimentation puisque ça n’a pas d’influence sur mon alimentation.

Je ne souffre plus de comportement anormal, pas plus que je n’ai envie de me faire mal. Pourtant, cette image négative de moi-même et mon manque d’assurance peuvent avoir été une des causes de mon anorexie. Donc, je dois améliorer l’image que j’ai de moi mais je suis quand même convaincue qu’on peut guérir complètement !

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auteur : Hilde Deweer - journaliste lifestyle
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